Protéger la sexualité des enfants

Protéger la sexualité des enfants

Jacques Pluymaekers

Sur le front de la maltraitance, et plus spécifiquement de l'"abus sexuel", le marasme s'est installé. Une lutte légitime et nécessaire, commencée il y a un peu moins de vingt ans, se trouve aujourd'hui confrontée à des contextes peu favorables à une prise en charge sereine de ces problématiques difficiles et complexes. Ceux qui s'occupent d'éducation, à commencer par les parents, ne peuvent plus aborder les enfants dans la confiance. Chacun doit se méfier, y compris de soi-même!


Nous avons mal mesuré l'impact des mises en garde et d'une sensibilisation trop axée sur les dangers que représentent parfois les adultes pour les enfants. Nous avons massivement répandu des doubles messages en encourageant les enfants à se méfier des adultes, surtout des hommes, de leur propre famille tout en leur disant de se confier à leurs proches dès qu'ils le sentait nécessaire, alors même que diminuait dans les familles le dialogue confiant entre parents et enfants.

Nombreuses sont les familles où on s'interroge pour savoir si "on est normal"! Qui peut nous assurer que papa, un frère, un cousin ne pourrait passer à l'acte... Plus rationnellement, comment prouver que notre sexualité est normale, surtout si d'aventure on est accusé..! Ces peurs et ces angoisses se sont insinuées plus ou moins secrètement dans les relations familiales. Elles y détruisent la confiance fondamentale à l'éducation.

 

Nous retrouvons le même mouvement dans le champ socio-éducatif où, plus se développait cette focalisation médiatisée sur les abus sexuels, plus certaines institutions multipliaient les mesures de précautions proches du "politiquement correct" des Etats-Unis.

Se sont ainsi imposés de nouveaux règlements tels ceux interdisant aux éducateurs d'être seul avec un enfant, ceux limitant les marques d'affection au minimum, ceux imposant un nouveau tabou sur la sexualité: l'initiation sexuelle se réduit à l'information stéréotypée sur les abus sexuels... S'est aussi amplifiée la valse-hésitation entre la tendance à ne rien voir des manifestations sexuelles des jeunes et au contraire, celle d'augmenter la vigilance afin de retransmettre en temps réel à l'autorité le maximum d'informations. Tout cela au mépris d'une pédagogie ouverte et respectueuse de l'évolution des jeunes!

 

Plus significatif encore est le renvoi de plus en plus immédiat vers les thérapies focalisées sur les thèmes sexuels dès qu’un problème est détecté. Plus grave encore mais en accord avec ces tendances, le refus explicite ou déguisé de certaines institutions d’accueillir des enfants victimes d’abus sexuels. Ceux-ci sont vécus comme potentiellement dangereux pour les autres enfants et surtout pour l'institution qui se déclare incompétente dans ce type de problèmes.

Ceci contribue, à l'encontre d'une normalisation souhaitable, à la création d'unités voire d'institutions spécialisées ... dans le traitement des victimes d'abus sexuels et bientôt dans le traitement de mineurs agresseurs.

Aujourd'hui, une meilleure prise en compte de ces problématiques exige à l'opposé d'une stigmatisation, au contraire de la volonté idéologique de certains d'éradiquer les "abus sexuels", à contre-courant du décret de mars 98 instituant la non-sécurité juridique et des coordinations illusoires, qu'on s'accorde à développer deux choses:

1° Un nouveau climat de confiance entre les adultes et les enfants avec un dialogue positif sur la sexualité. Les enfants ont droit à ne pas être "abusés" mais c'est aussi leur droit de découvrir la sexualité dans un contexte valorisant.

2° Une pratique psychosociale fondée sur le concept d'"espace de confiance" où un professionnel qui aura reçu des confidences, ou perçu des indices l'inquiétant, puisse parler à un autre professionnel dans le secret professionnel absolu afin qu'à travers ce dialogue il puisse prendre ses responsabilités et gérer au mieux ce qui lui a été confié sans bureaucratiquement se décharger sur des instances officiellement plus compétentes. La parole de l'enfant ou des jeunes ne sera vraiment respectée qu'à ce prix. Ils ne pourront vraiment faire confiance que si nous leur assurons ce respect et ce dialogue non-usurpateur.


Né en 1939, psychologue, thérapeute et formateur en thérapie familiale à l’Institut d'études de la famille et des systèmes humains (Bruxelles) et à l'association Réseau-famille (Montpellier), chargé de cours à l'Enseignement supérieur social (Namur), conseiller scientifique à l'Ecole de Criminologie de l'UCL.

 

 

Il a été publié sous sa direction "Familles, institutions et approche systémique" 1989, ESF, Paris et "Traiter la maltraitance: une remise en question", Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n° 17, mars 1997, De Boeck, Paris.