Gregory Bateson

"Le problème pour transmettre notre raisonnement de façon écologique à ceux que nous souhaitons influencer dans ce qui nous semble être une direction écologiquement bonne est donc lui-même un problème écologique" ".








Gregory Bateson

 

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Gregory Bateson voit le jour le 9 mai 1904 à Cambridge en Angleterre dans une grande famille d'intellectuels. Son grand-père était déjà connu au St John's College de l'université de Cambridge et son père William y étudie la zoologie puis y devient un enseignant respecté. Cependant, Bateson opte pour l'anthropologie et rompt avec la tradition familiale.


En 1932, il fait une étude sur les interactions chez les Iatmul et y rencontre sa future épouse Margaret Mead. En 1934, il rédige une thèse de maîtrise qui aura pour sujet une cérémonie rituelle des Iatmul, le Navel. Déjà à cette époque Bateson innove en inventant un concept pour rendre compte de la dynamique de l'équilibre social de ce peuple: la schismogénèse. Concept qui introduit une analyse interactionnelle du comportement humain. Déjà à cette époque, la pensée de Bateson se distinguait par l'utilisation d'une méthode qui le caractérisera, c'est-à-dire la méthode abductive.

 

Départ pour Bali en 1935, Bateson et Mead y font une étude sur le terrain et tentent de démontrer les effets de la culture sur le développement du caractère individuel. De retour en 1942, ils sont invités à participer aux conférences de la Fondation Macy. Conférences qui ont grandement contribué à l'avancement de la cybernétique. Bateson voit dans le concept de "feed back" un potentiel fondamental pour expliquer l'organisation des systèmes vivants. À cette époque, Bateson enseigne l'anthropologie à la New School for Social Research de New York et donne des cours à l'université de Harvard. En 1948, le couple Mead et Bateson se sépare et Bateson est invité à San Francisco pour étudier la communication en psychothérapie. En 1953, le "projet Bateson" voit le jour à Palo Alto.

Goodbye and Good Luck to Margaret Mead and Gregory Bateson

I Ketoet (Ketut) Ngéndon of Batoean (Batuan), 
"Goodbye and Good Luck to Margaret Mead 
and Gregory Bateson
," 1938.

 

Références: 
Wittezaele et Garcia (1992). À la recherche de l'École de Palo Alto. Édition du Seuil. 

Portraits croisés sur Gregory Bateson.

 


 

Le livre de Gregory Bateson, Vers une écologie de l'esprit, 2 tomes (Paris, Le Seuil, 1977)

Quatrième de couverture :

Le parcours de Gregory Bateson (1904-1980) a été d'une diversité qui n'est pas sans inquiéter les "spécialistes" : 
biologie, anthropologie, psychiatrie, théorie du jeu, évolution, communication chez les mammifères, systèmes et paradoxes logiques, épistémologie, pathologie des relations (alcoolisme, schizophrénie), théorie de l'apprentissage, examen critique de la science. Ce trajet vertigineux masque cependant l'unité d'une recherche, qui s'est exprimée à travers des domaines différents. Partout Bateson introduit les notions de la cybernétique et de la philosophie analytique, la théorie des systèmes et la théorie des types logiques. Ces niveaux de généralisation permettent d'avancer à travers les paradoxes: l'hypothèse du double bind, figure qui se trouverait aux racines mêmes de la schizophrénie, s'est montrée extrêmement productive: la thérapie familiale s'en est très largement inspirée.

Bateson est devenu le maître à penser de toute une génération de chercheurs. Il a su ouvrir la pensée occidentale à ce qu'elle pouvait tirer du taoïsme ou du zen: la sortie des culs-de-sac de l'intellect par la percée verticale vers un autre niveau de recherche.

Voici en deux tomes, recueillis et organisés par l'auteur, ce cheminement foisonnant vers un nouveau type de savoir.

 


 

Edmond Marc, Guide pratique des psychothérapies, Paris, Editions Retz, réed 2000

page156,

BATESON Gregory (1904-1980) 
Gregory Bateson, d'origine anglaise, a mené une grande partie de ses vaux aux États-Unis. Il est né en 1904 dans une famille d'universitaires. Ses premières recherches l'entraînent du côté de l'ethnologie à laquelle il s'est formé avec Malinowski et Radcliffe-Brown. Il fait des études sur le terrain en Nouvelle-Guinée et à Bali, avec l'anthropologue amen Margaret Mead, à laquelle il a été marié.

Bateson étend ses recherches, par la suite, à l'écologie, à la méthodologie des sciences et à la psychiatrie. Il a contribué à la fondation de l'école dite de Palo Alto, en Californie. Cette école a appliqué aux phénomènes psychologiques et sociaux une approche tirée de la théorie des systèmes et de la logique formelle.

Il est surtout connu pour ses travaux sur la communication paradoxale ; il a notamment mis en lumière un certain type de communication "double contrainte" (double bind), où un même message contient deux ordres qui s'annulent l'un l'autre ("quelqu'un donne à entendre à quelqu'un d'autre qu'il doit faire une chose, et, en même temps, à un autre niveau, lui interdit de le faire" ) ; il a montré l'importance de ce type de communication dans la genèse de la schizophrénie (c'est, par exemple, le comportement de la mère qui, dans un même mouvement réclame l'amour de son enfant et le rejette).

Il a aussi élaboré une théorie originale des différents modes d'apprentissage. 
Il a été professeur à l'université de Santa Cruz (Californie). Il est mort en 1980

Bateson n'a jamais été lui-même psychothérapeute. Mais ses rechercha ont été prolongées et diffusées par ses disciples de l'Institut de Palo Alto : Paul Watzlawick, Don D. Jackson, J. Weakland. Elles ont exercé une influence profonde sur l'approche de la schizophrénie, de l'alcoolisme, et sur les thérapies systémiques et familiales.

Ouvrages traduits en français 
• Vers une écologie de l'esprit, 2 tomes (Paris, Le Seuil, 1977). 
• avec J. Ruesch, Communication et société (Paris, Le Seuil, 1988).

 

 


 

article de l' Encyclopædia Universalis, 1999 
par Daniel de Coppet

BATESON (Gregory) 1904-1980

Ayant consacré sa vie à la recherche dans des domaines très variés des sciences sociales (anthropologie, psychiatrie, cybernétique), Gregory Bateson s’est attaché plus encore à la recherche sur la recherche, c’est-à-dire à celle qui s’interroge sur les fondements de la connaissance des phénomènes humains.

La naissance d’une passion pour le travail scientifique

Fils du grand biologiste et généticien anglais William Bateson (1861-1926), Gregory grandit dans le milieu intellectuel de Cambridge. Au sein de sa famille, il eut à souffrir non seulement du peu d’intimité qui y régnait, mais aussi de sa qualité de benjamin d’une série de trois fils: les deux premiers "étaient réputés de brillants sujets", tandis que lui était considéré toujours "comme un sot", en dépit de ses succès scolaires indéniables. Toute la famille était agnostique aussi bien du côté paternel que du côté maternel, et depuis plusieurs générations. Le père faisait aux enfants, durant leur petit déjeuner, une lecture de la Bible "pour éviter, rapporte Gregory, que nous ne devenions des athées sans cervelle". Il était écrit cependant là-haut, quelque part, que le benjamin allait devenir le seul héritier: l’aîné mourut à la guerre; le deuxième, qui, rescapé des combats, voulait devenir auteur dramatique malgré l’opposition paternelle, "se tira une balle dans la tête à Piccadilly Circus... sous une statue d’Éros".

En entrant à l’université, Gregory Bateson étudia d’abord la zoologie et entreprit ensuite un voyage d’étude aux îles Galapagos, dont il revint fort déçu en raison de la monotonie du travail de laboratoire. Il essaya donc la psychologie, puis obtint la maîtrise d’anthropologie sous la direction de A. C.Haddon. Peu après, son père mourut; resté sa vie durant un adepte fervent de Darwin, mais regrettant aussi d’avoir connu trop tard les découvertes de Mendel sur l’hérédité, William Bateson avait, par son exemple austère, réussi à passionner son fils pour la science et, par contrecoup, pour l’étude bien particulière des principes de la pensée scientifique, "domaine qu’il considérait avec une grande méfiance". Ce qui fit écrire à Gregory que "les attitudes qu’il avait reçues de lui [son père] étaient précisément celles que celui-ci combattait au-dedans de lui-même". Détail significatif, père et fils avaient une même admiration pour la peinture de William Blake, sa mythologie grandiose et ses allégories où la stature omniprésente du père domine. Ainsi William Bateson avait-il ouvert à son fils la voie d’une grande dévotion pour le travail scientifique en même temps qu’il lui interdisait celle de l’art, "sans doute la plus grande, mais réservée à l’homme d’exception et toujours hors de portée pour des gens comme nous".

La cérémonie du "naven" et l’exercice épistémologique

À partir de 1927, Gregory Bateson entreprend une série d’enquêtes ethnologiques en Nouvelle-Guinée, entrecoupées de retours à Cambridge. Il passera en tout près de quatre années à étudier les populations de la région du fleuve Sépik et c’est là, autour de Noël 1932, à Amburti, qu’il rencontra le couple d’anthropologues formé par Reo Fortune et Margaret Mead. De cette période naîtra un livre admirable, Naven , publié en 1935. L’année suivante, Gregory Bateson épousait Margaret Mead, dont il eut une fille, devenue anthropologue à son tour.

Naven est un livre à plusieurs étages. Il étudie les rituels naven célébrés chez les Iatmul pour honorer les premiers exploits d’un enfant, qui vont du meurtre d’un animal ou d’un étranger à des actions plus pacifiques comme de jouer du tambour ou de la flûte et, pour une fille, d’attraper un poisson ou de faire des galettes de sagou. "À cette occasion, les frères de la mère, vêtus de vieilles jupes de fibre, parodiaient la féminité, tandis que les sœurs du père, parées de beaux atours masculins, se pavanaient, ayant à la main le bâtonnet à chaux (pour chiquer le bétel) de leur mari et le frappant sur une boîte pour produire un bruit caractéristique qui exprime l’autorité et la fierté du mâle."

Iatmul Woman with Baby 
(1938 par G Bateson)

La description des faits ethnographiques est ici le point de départ d’une longue exploration épistémologique qui nous vaut deux chapitres: "Épilogue 1936", puis, lors de la réédition de l’ouvrage, "Épilogue 1958". Ces réexamens successifs, conduits par l’auteur lui-même, montrent que de nouveaux outils conceptuels, tels que l’eidos (le tableau des processus cognitifs d’une culture) et l’ethos (les valorisations émotionnelles d’une culture), doivent être recherchés moins dans l’inconscient que dans l’apprentissage. En dehors de ces facteurs de stabilité, il en est d’autres qui impliquent le changement: ce sont des processus de différenciation appelésschismogenèses et qui prennent soit la formesymétrique, soit la forme complémentaire. Ces processus sont repérés aussi bien dans l’eidos, dans l’ethos que dans les relations sociologiques. La schismogenèse symétrique dénote une différenciation égalitaire et compétitive, tandis que la forme complémentaire est de nature hiérarchique. De tels changements progressifs éliminent la notion de hasard chère aux théories de la mutation et de la sélection naturelle. Ici, le fils prend le contre-pied de la théorie darwinienne défendue par son père.

Mais la réflexion de Bateson acquiert une autre dimension, plus novatrice encore, à la suite de sa participation aux conférences de la fondation Macy sur la cybernétique. En effet, "le remplacement de l’idée d’adaptation ou de but par la notion d’autocorrection définit une nouvelle approche". "Existe-t-il alors un canal de communication tel qu’une intensification de la schismogenèse symétrique entraîne une intensification des phénomènes correctifs complémentaires?" On accède ainsi à un autre ordre d’explication qui implique une gradation des types logiques (B. Russell) et l’application de cette théorie de la hiérarchie des noms, des classes et des classes de classes à la hiérarchie des propositions et des messages. L’"Épilogue 1958" étudie selon cette perspective hiérarchisée les phénomènes de changement, c’est-à-dire que l’auteur s’y interroge sur "le contraste entre la continuité du processus et la discontinuité des produits de processus". Cette question d’épistémologie est fondamentale pour l’ensemble du champ biologique, celui-ci, pour Bateson, incluant à la fois la sociologie et la psychiatrie.

Les propositions théoriques sur l’alcoolisme et la schizophrénie

Fort de ses convictions épistémologiques nouvelles qui sont fondées sur la cybernétique et la théorie des systèmes et qui coïncident avec ses recherches au Veterans Administration Hospital de Palo Alto en Californie, Bateson continue d’approfondir les questions relatives au "soi" dans la relation complémentaire de celui-ci avec le système plus vaste qui l’inclut.

Comment interpréter les succès d’une association telle que celle des Alcooliques anonymes dans le traitement des malades dont elle s’occupe? La raison en est double: tout d’abord, l’alcoolique en état de sobriété provisoire agit suivant une épistémologie à la fois conventionnelle et fausse; ensuite, la "théologie des Alcooliques anonymes rejoint une épistémologie de la cybernétique". Celle-ci se fonde sur l’analyse des systèmes autocorrecteurs et stipule que "les caractéristiquesmentales du système sont immanentes, non à quelque partie, mais au système tout entier". Cette conception étend le soi jusqu’à comprendre "toutes les voies externes par où circule l’information". La traditionnelle séparation du sujet et de l’objet est ici fondée dans un système holistique de transformations des différences.

L’alcoolique vit dans un système circulaire de défis où se répondent les assertions contradictoires : "Je peux ne pas boire", et, inévitablement, "Je peux boire sans danger". Cette fierté dans le risque est suicidaire en ce qu’elle place hors du soi l’échec. À l’opposé de cette démarche qui s’enferme dans une relation symétrique à l’autre, les Alcooliques anonymes conseillent de s’abandonner à l’alcool, de toucher ainsi le fond, ce qui correspond "en psychothérapie à la boucle de rétroaction positive provoquée par le thérapeute qui pousse le malade dans le sens de ses symptômes". C’est la technique de la "double contrainte" (double bind), fondée sur "l’épistémologie dichotomique de l’alcoolique: esprit contre corps".

Ainsi l’alcoolique, acculé à cela par la double contrainte, sombre-t-il au plus bas, là où s’opère parfois un "changement involontaire dans l’épistémologie inconsciente". C’est alors la découverte et la reconnaissance d’un Pouvoir supérieur au soi et pourtant intimement lié à chaque individu. Ainsi se trouve posée de façon cybernétique la relation du soi non réifié au tout de ce Pouvoir, de ce Dieu qui est la partie de en même temps que le tout . Ce voyage dramatique et la conversion épistémologique qui en résulte représentent un au-delà de la mort du soi et l’instauration d’une relation favorable au tout, entièrement construite sur la complémentarité du "faire partie de" (et non sur l’opposition symétrique et égalitaire). Ce cheminement de l’alcoolique au plus profond du désespoir et du danger de mort est voisin de celui qu’entreprend l’anorexique. Dans l’un et l’autre cas, la seule issue se situe au-delà des "commandements contradictoires" et des "doubles contraintes", c’est-à-dire hors du conflit symétrique, du côté d’une acceptation de la relation systémique au tout.

Plus encore que l’étude de l’alcoolisme, celle de la schizophrénie, que Bateson a menée à Palo Alto, lui a permis de préciser et d’approfondir la quête épistémologique qui fut la grande affaire de sa vie. Au départ, Bateson se fonde sur "cette partie de la théorie de la communication que Russell a nommée théorie des types logiques". Ensuite, l’analyse du comportement des schizophrènes introduit à la double contrainte. Celle-ci est une expérience répétée où une injonction négative primaire associée à une menace de punition se trouve contredite à un niveau plus abstrait par une injonction secondaire renforcée par la punition ou même une menace de survie. Enfin, une injonction négative tertiaire interdit à la victime d’échapper à la situation. Fondamentalement, la double contrainte est "une situation où l’autre émet deux genres de messages dont l’un contredit l’autre". Dans une situation familiale génératrice de schizophrénie, "l’enfant est puni parce qu’il interprète correctement ce que sa mère exprime, et il est également puni parce qu’il l’interprète mal". La "faiblesse de l’ego " communément attribuée aux schizophrènes est comprise par Bateson "comme un trouble de la capacité d’identifier et d’interpréter cette classe de signaux qui nous indique à quelle sorte de message appartient le message que nous recevons". Dans le cas évoqué, l’enfant est puni précisément parce qu’il appréhende correctement le contexte de son propre message. La double contrainte se caractérise donc par "un stade où plus personne ne peut se permettre de recevoir ou d’émettre des messages métacommunicatifs, sans qu’ils soient déformés". Ces propositions impliquent une hiérarchie des messages et métamessages, mais aussi une hiérarchie des diverses classes d’apprentissage.

La hiérarchie chez Bateson

La théorie de la schizophrénie élaborée par Bateson "a un impact sur [ses] idées relatives à la nature même de l’explication". C’est dire que la théorie de la double contrainte a des répercussions sur le "champ plus vaste des sciences du comportement, et, au-delà, sur la théorie de l’évolution et l’épistémologie biologique". L’incompatibilité entre un contexte et un métacontexte au cours d’un apprentissage devient une habitude à la suite de la répétition continuelle de traumatismes de ce type. Le but poursuivi par Bateson est d’appliquer la théorie de la communication fondée sur celle des types logiques non seulement aux systèmes digitaux, mais aussi aux systèmes analogiques ou iconiques. Il cherche à combler une "lacune de la connaissance formelle" qui devient évidente "lorsque nous quittons le monde raréfié de la logique et des mathématiques pour affronter les phénomènes de l’histoire naturelle". Bateson propose alors de distinguer une suite hiérarchisée de quatre catégories d’apprentissage classées le long d’une échelle de type logique. Cette tentative s’inscrit dans une révision de la pensée scientifique. "Elle suppose que l’observateurappartient au champ même de l’observation et que, d’autre part, l’objet de l’observation n’est jamais une chose , mais toujours un rapport ou une série indéfinie de rapports." Cette approche s’oppose à l’interprétation newtonienne, qui attribue une réalité aux objets et parvient à une simplicité théorique en excluant toute métarelation. Bateson, pour sa part, accorde la plus grande importance aux métarelations et "arrive à la simplicité par l’exclusion de tous les objets physiques". Le système de communication n’est pas l’individu physique, mais un vaste réseau de voies empruntées par des messages. "Cet abandon des frontières de l’individu comme point de repère" ne signifie pas le chaos. Au contraire, la "classification hiérarchisée de l’apprentissage et/ou du contexte est une mise en ordre". Bateson résume sa conclusion dans cette formule: "La contradiction entre le tout et la partie [...] est tout simplement une contradiction dans les types logiques [car] le tout est toujours en métarelation avec ses parties."

Il nous invite à modifier radicalement notre façon de concevoir le processus mental et communicationnel. Pour ce faire, il tourne le dos à la théorie énergétique des sciences exactes, qui relève selon lui, quand elle est appliquée aux sciences du comportement, du "non-sens et de l’erreur". Bateson propose de désigner, à la suite de C. G. Jung, les deux modes d’explication qui s’opposent ici par les deux termes gnostiques de pleroma et creatura . Dans le pleroma, "les événements sont causés par des forces et il n’existe pas de différences. Dans la creatura, les effets résultent précisément de la différence." Celle-ci est comprise comme une relation hiérarchique entre les parties et le tout.

L’épistémologie cybernétique et la crise écologique

La relation hiérarchique doit être comprise comme incluant des "circuits" complets. À l’opposition entre immanence et transcendance, l’épistémologie cybernétique propose, avec Bateson, de substituer une approche nouvelle par où "l’esprit individuel est immanent, mais pas seulement dans le corps. Il est immanent également dans les voies et les messages extérieurs au corps; et il existe également un Esprit plus vaste, dont l’esprit individuel n’est qu’un sous-système [...]; il est comparable à Dieu, mais il n’en est pas moins immanent à l’ensemble interconnecté formé par le système social et l’écologie planétaire." Ainsi donc, alors que Freud a "étendu le concept d’esprit vers le dedans [...] à l’intérieur du corps, j’étends, écrit Bateson dix ans avant sa mort, l’esprit vers le dehors. Et ces deux mouvements réduisent le champ du soi conscient." À cette humilité, signe d’une reconnaissance de la hiérarchie, Bateson oppose l’hubris de notre civilisation qui place Dieu face à sa création et l’individu (imaginé à l’image de Dieu) dans la situation d’exploiter l’univers "sans considération morale ou éthique". Pour lui, la crise écologique est née de cette arrogance, elle-même conséquence d’une épistémologie qui sépare l’esprit du corps et "échafaude des mythologies à propos de la survie d’un esprit transcendant".

Encore une fois, Bateson cherche à dépasser la double contrainte qui se trouve à l’œuvre dans le vaste système de la vie et de la mort. Il croyait que pour lui-même, comme pour Socrate après sa mort, "une grande partie de lui survivrait comme élément de l’écologie contemporaine des idées". Nul doute que sa destinée posthume confirme "l’exactitude épistémologique" qu’il reconnaissait à l’artiste William Blake pour qui "l’Imagination poétique est la seule réalité".

L’influence de Bateson

L’influence de Bateson est d’abord sensible dans le domaine des sciences du comportement. En s’inspirant à la fois de la théorie des groupes et de celle des types logiques, des chercheurs ont enrichi considérablement l’étude des causalités circulaires. Ainsi, Paul Watzlawick s’intéresse au phénomène du changement hors du cadre de l’immobilité en distinguant deux niveaux, celui du changement à l’intérieur d’un système donné et celui qui entraîne, au contraire, une modification du système. Toujours dans le sillage de Bateson, de nombreuses études sur la communication ont approfondi ce que l’on peut appeler la dynamique de l’interaction, notamment au sein de la famille. Dans le champ d’expérience qu’est celle-ci, on a pu mettre en évidence des causalités circulaires telles que le renforcement réciproque des types de comportements. Ainsi se sont développées, par exemple, l’investigation des relations du couple et celle de la condition du bouc émissaire dans les familles pathologiques. La "double contrainte" continue d’alimenter les recherches sur la schizophrénie, dues à D.Jackson, John H. Weakland et Richard Fish.

Mais c’est peut-être à partir de sa réflexion sur la théorie générale des systèmes que Gregory Bateson semble avoir une postérité encore plus prometteuse. Son œuvre, en effet, a placé au centre des discussions les questions fondamentales de l’organisation: ainsi les rapports du tout à ses éléments, la critique de la disjonction substantialiste entre sujet et objet, la mise en perspective hiérarchique, enfin l’étude des boucles qui forment des systèmes d’interaction de plus en plus complexes. Les recherches de Bateson sont pour beaucoup dans les interrogations sur les rapports entre physique, biologie et anthropologie qui occupent Edgar Morin dans ses deux ouvrages sur La Méthode . Dans un autre domaine, la pensée de Bateson a pour prolongement la comparaison des civilisations entreprise par Louis Dumont à partir de l’étude des niveaux de valeur, c’est-à-dire de la hiérarchie en tant qu’englobement du contraire.



BATESON A PROPOS DE LUI-MÊME

 

Je ne suis pas de ceux qui plongent à fond dans leur travail sans attendre nulle confirmation, succès ou approbation venant de l'extérieur; j'ai toujours eu besoin de savoir que les autres croient en mon travail, à son sens et à son avenir. Mais d'autre part j'ai été souvent étonné de la confiance qu'on me faisait, alors que moi-même je n'en avais que très peu. De temps à autre, j'ai essayé de me débarrasser de la responsabilité que cette confiance sans faille faisait peser sur moi. Je me disais : " En fait, ils ne savent rien de ce que je fais. Comment pourraient-ils savoir ce que j'ignore moi-même ? "

Ma première tentative de recherche sur le terrain, chez les Baining, en Nouvelle-Bretagne, fut un échec; mon étude sur les dauphins aussi. Personne cependant ne m'a jamais reproché ces deux insuccès.

Il est de mon devoir de remercier ici tous ceux qui, parallèlement à quelques institutions, m'ont soutenu pendant tout le temps où je ne croyais pas trop en moi-même.

Je nommerai en premier lieu le Council of Fellows, de St. John College, Cambridge, qui m'a élu membre de cette communauté, peu après mon insuccès chez les Baining.

Je reconnais ensuite mon énorme dette envers Margaret Mead, qui a été ma femme et mon proche collaborateur, pendant les recherches effectuées à Bali et en Nouvelle-Guinée, et qui a continué à m'aider depuis en tant qu'amie et collègue.

En 1942, j'ai rencontré, à une conférence organisée par la Macy Foundation, Warren MeCulloch et Julian Bigelow dont les passionnants exposés sur le feedback m'ont aidé à éclairer certains points essentiels; car, en écrivant la Cérémonie du Naven, j'étais arrivé au seuil de ce qui plus tard allait devenir la cybernétique: ce qui me manquait pour le franchir était le concept de feedback négatif. Après la guerre, revenu d'outre-mer, j'ai demandé à Frank Fremont-Smith, de la Macy Foundation, d'organiser une conférence sur ce thème, à l'époque encore mystérieux. Il m'a répondu qu'une telle réunion était justement prévue, sous la direction de McCulloch. J'ai eu ainsi le privilège d'assister à ces fameuses conférences sur la cybernétique : ma dette envers Warren McCulloch, Norbert Wiener, John von Neumann, Evelyn Hutchinson et maints autres participants à ces réunions, est évidente dans tout ce que j'ai écrit depuis la Deuxième Guerre.

La fondation Guggenheim m'a aidé dans mes premières tentatives d'appliquer les idées de la cybernétique au matériel anthropologique.

A l'époque de mes débuts en psychiatrie, Jurgen Ruesch avec qui j'ai travaillé à la clinique Langley Porter, guidèrent mes premiers pas dans ce monde étrange.

Entre 1949 et 1962, j'ai travaillé comme "ethnologue", au Vêlerons Administration Hospital, à Palo Alto, où j'ai pu disposer de la rare liberté d'"étudier tout ce qui me paraissait intéressant". Le directeur de l'hôpital, le Dr John J. Prusmack, m'a protégé pendant tout ce temps de toute demande extérieure.

À la même époque, Bernard Siegel suggéra à la Stanford University Press de publier la deuxième édition de mon livre la Cérémonie du Naven, qui, à sa parution en 1936, était tombé complètement à plat. Ce fut dans ces années également que j'ai eu le bonheur de filmer une séquence de jeu entre loutres, au Fleishacker Zoo, jeu qui m'a paru suffisamment intéressant pour motiver tout un programme de recherches.

Ma première bourse en psychiatrie, je la dois à feu Chester Barnard de la fondation Rockefeller; il a gardé pendant quelques années auprès de son lit un exemplaire de la Cérémonie. Mon thème : "le rôle des paradoxes de l'abstraction dans la communication".

Pendant ce temps, Jay Haley, John Weakland et Bill Frey sont venus me rejoindre, pour former avec moi une équipe de travail dans le cadre de V. A. Hospital.

Cette tentative fut, en partie, un insuccès : la subvention était accordée pour deux ans seulement, Chester Barnard avait pris sa retraite et, dans l'esprit des membres de la direction de la fondation, les résultats de nos recherches n'en justifiaient point le renouvellement. Cependant, même sans être payés, mes collègues sont restés à mes côtés et notre travail avança; quelques jours seulement après la cessation de la subvention (je me rappelle avoir écrit ces jours-là une lettre désespérée à Norbert Wiener, pour lui demander conseil à propos d'une éventuelle aide financière% l'hypothèse de la " double contrainte " (double bind) trouva une formulation explicite.

Finalement, ce fut Frank Fremont-Smith, de la fondation Macy, qui nous sauva; par la suite, nous avons bénéficié de subventions venant du Fund for Psychiatry et du National Institute of Mental Health.

Au fur et à mesure que j'avançais dans mes recherches sur les types logiques dans les processus de communication, il devenait évident que pour continuer il me fallait travailler sur un matériel animal; je me suis mis donc à étudier les pieuvres. Mon épouse, Lois, travaillait avec moi; ce qui fait que nous avons gardé, pendant une année, à peu près douze pieuvres dans notre salon. Le travail sur les données animales, bien que plein de promesses, nécessitait des expériences répétées, beaucoup plus étendues et dans des conditions meilleures. Et pour ce genre de recherches il n'y avait aucune subvention envisageable.

A ce moment, ce fut John Lilly qui me vint à l'aide, en m'invitant à diriger son laboratoire de dauphins à Virginia Islands. J'y ai travaillé pendant toute une année, avec un intérêt croissant pour la communication chez les cétacés. Toutefois, à la fin de cette année de recherches, je me suis décidé à abandonner la partie, car je n'étais pas taillé pour administrer un laboratoire etsurtout pas celui-là, bizarrement placé en un endroit où abondait le matériel logistique.

C'est à l'époque où je me posais ces problèmes que le National Institute of Mental Health m'a offert la récompense pour " le développement de la carrière ". Les bourses étaient distribuées par Bert Boothe : je dois beaucoup à son amitié et à l'intérêt qu'elle porta à mon travail.

En 1963, Taylor Pryor, de la Oceanic Foundation, de Hawaii, m'invita dans son institut pour étudier la communication chez les cétacés, les mammifères en général et chez les êtres humains. C'est en y travaillant que j'ai écrit plus de la moitié de ce livre et, particulièrement, toute la cinquième partie (Crise de l'écologie de l'esprit; cf. deuxième tome de cette édition).

À la même époque, j'ai travaillé au Culture Learning Institute du EastWest Center, de l'université de Hawaii; certaines intuitions relatives à l'Apprentissage III, je les dois aux discussions portées dans cet institut.

Ma dette envers la fondation Wenner-Gren est évidente du fait même que ce livre n'inclut pas moins de quatre articles qui, à l'origine, ont été des communications pour des colloques organisés par cette fondation; je tiens à remercier tout particulièrement Mme Lita Osmundsen, son directeur de recherches.

Maints autres, dont faute de place je ne puis pas mentionner les noms, ont fait de leur mieux pour m'aider tout au long de mon chemin. Je remercie ceux qui ont collaboré à la réalisation de ce livre; le Dr Vern Carroll qui a préparé la bibliographie, et ma secrétaire, Judith van Slooten, qui a soigneusement préparé les textes pour l'imprimeur.

Pour finir, je dois mentionner une autre dette, celle que tout homme de science a envers les géants du passé; aux moments où votre raisonnement flanche, où votre démarche vous semble futile, ce n'est pas une vaine consolation que de penser à ces grands hommes qui, chacun en son temps, se sont confrontés à des difficultés similaires.

En ce qui me concerne, je dois toute mon inspiration à ceux qui pendant les derniers 200 ans ont défendu l'idée de l'unité du corps et de l'esprit : Lamarck, fondateur de la théorie évolutionniste, qui vieux, finit pauvre, aveugle, réprouvé par Cuvier qui croyait. lui, à des créations répétées; William Blake, poète et peintre, qui " voyait à travers ses yeux et non pas avec eux ", qui savait plus que tout autre ce qu'être un homme veut dire; Samuel Butler, critique subtil de l'évolution darwinienne, le premier à analyser une famille schizophrénogène; R. G. Collingwood, un des premiers à rendre compte, dans sa prose claire, de la nature du contexte; enfin, William Bateson, mon père, qui dès 1894 était sans doute préparé à recevoir les idées de la cybernétique.