En quoi l’approche systémique est-elle une épistémologie ?

En quoi l’approche systémique est-elle une épistémologie ?

«En quoi l’approche systémique est-elle une épistémologie ? En quoi cette épistémologie change-t-elle votre regard sur l’action psychosociale auprès des familles ?»

L’approche systémique propose, non pas une alternative ou une vision antagoniste au modèle analytique traditionnel, mais bien complémentaire en ce qu’elle s’attache au « comment », « sur ce qui arrive et non sur son pourquoi »; à décrire de façon intelligible une problématique, les processus qui y sont en jeu, les conditions de son développement plutôt qu’en expliquer les causes profondes, les origines inconscientes…

 

Il s’agit d’un projet épistémique singulier… Singulier, car il suppose de reconsidérer nos schémas traditionnels dans les apprentissages et le développement de nos connaissances, habitués à la validation scientifique comme modèle d’appréhension du réel et les « certitudes » qui en découlent.

L’incertitude et la complexité sont au cœur du projet épistémologique de la vision systémique contemporaine, avec E. Morin et JL Le Moigne notamment qui ont dégagé et modélisé le concept de «système complexe» Pour comprendre un système complexe, on doit le modéliser pour construire son intelligibilité. On parlera de projet, de processus, de conception, de conjonction, d’articulation, d’organisation, d’adéquation, d’effectivité, de pertinence pour atteindre une compréhension téléologique.

La question centrale de la modélisation systémique est « Qu’est-ce que ça fait ? » et non « De quoi c’est fait ? » (modèle analytique), plaçant ainsi l’action au cœur de la définition du système complexe : qui ‘se représente par un complexe d’actions téléologiques dans un environnement actif’ (Modélisation des systèmes complexes p 170) D’autres horizons s’ouvrent au regard de l’intervenant psychosocial auquel on a inculqué de « garder ses distances » avec les problématiques qu’il rencontre dans son quotidien professionnel. Cette distanciation serait la garantie même de son professionnalisme… Ainsi, la qualité de l’intervention psychosociale auprès d’une famille, par exemple, serait fonction de cette « capacité » à ne pas s’impliquer dans la situation problématique et ce, pour être en mesure d’en analyser les tenants et les aboutissants.

L’approche systémique propose un projet sur, dans et avec la famille où dès les premiers instants, l’intervenant partage, participe et agit au sein d’un « complexe d’actions » dont il ne perçoit pas nécessairement immédiatement ce qui se joue et surtout comment cela se joue ? Il n’est pas comme le laborantin qui étudie de haut une famille de souris blanches en observant successivement et isolément chacune d’elles dans un labyrinthe… Ou alors, peut-être, doit-il se considérer lui-même comme une souris plongée dans le labyrinthe avec la famille et qui appréhende les tentatives de solutions élaborées par elle jusque là… Et propose, non pas un nouveau chemin tout tracé , mais peut-être bien de participer à une formulation différente du problème et d’agir sur les fils de la toile transactionnelle que la famille a tissée pour rester captive de ce labyrinthe .

Être acteur au sein du système ne signifie pas pour autant que l’intervenant s’approprie la problématique de la famille ; car dirait Isabelle Stengers, il est « l’auteur de ses actes » et non un l’interprète d’un rôle… Il s’implique comme sujet qui accepte aussi d’être trans-formé par le système familial. Ainsi, le regard de l’intervenant systémiste se dirige vers ce qui relie, considère les effets des interactions, privilégie une perception globale et bien que cela le conduise à une vision plus floue et donc moins remplie de « certitudes scientifiques », cela n’implique pas moins de rigueur méthodologique. Car rencontrer au plus près la « réalité » de la famille implique des savoirs-faire, des compétences effectives dans le champ psychosocial.

Vouloir appréhender la complexité d’un système humain de sujets vivants, embarqués dans une histoire, un projet, un environnement socio-culturel dont la « réalité » est particulière et singulière c’est avoir la sagesse d’accepter que notre propre lecture de cette « réalité » sera nécessairement partielle, limitative et tronquée.

L’intervention systémique auprès d’une famille c’est aussi regarder une pathologie individuelle (à laquelle on colle souvent une étiquette « scientifique » telle que ‘schizophrénie’ ou ‘maniaco-dépression’…), comme l’expression d’une souffrance au niveau de tout un système familial et pas seulement d’un « patient désigné ». Dans ces situations, bien des « dimensions » resteront « cachées » au regard de l’intervenant, si perspicace soit-il...Mais son action devrait participer à multiplier les possibles chemins et les alternatives vers moins de souffrances et peut-être favoriser un saut qualitatif qui agisse positivement sur le long terme de ce système familial.

En proposant des stratégies plutôt que des recettes, une façon d’étendre notre champ de vision plutôt que de le spécialiser et le cloisonner, l’approche systémique mène à une révolution intérieure, en changeant les conditionnements de notre esprit et à une révolution extérieure qui se traduit dans une action plus authentique car, au risque d’être paradoxal, plus en prise avec la réalité et sa complexité.

Marc D'Hondt,


Formateur
Thérapeute familial
Coordinateur de la formation "Approche Systémique et Pratiques de Réseaux" 


Notes:

1 W.Ross Ashby dans « An introduction to cybernetics » cité dans “Sur l’interaction – Palo Alto 1965-1974 / Une nouvelle approche thérapeutique” P/ Watzlawick et J.H. Weakland - SEUIL 
2 Cette souris qui se présenterait comme une spécialiste des labyrinthes et qu’il suffirait de suivre pour « s’en sortir »
3 Et à la limite, pour y installer son nid plutôt que risquer le changement."